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Médiamétrie, par la voix de son directeur exécutif d'Eurodata TV Worldwide Jacques Braun, a rendu publics récemment les résultats des travaux d'Eurodata TV Worldwilde, véritable observatoire mondial de la télévision, en relation avec soixante-treize pays partenaires et dont la base de données couvre plus de quatre-vingt territoires et plus de deux mille chaînes.


Ces résultats font mention d'une durée d'écoute quotidienne moyenne par individu qui s'élève à cent quatre-vingt-cinq minutes (3h05). Mais tous les continents ne sont pas égaux devant la télévision : si l'Amérique du Nord marche en tête du peloton avec plus de 4h/jour, l'Asie et le Pacifique suivent de très loin avec un modeste 2h34/jour. L'Europe occupe une position moyenne : quelque trois heures et demie. Et la France ? Dans la moyenne de cette moyenne : 3h27. Assez nettement derrière l'Italie, l'Espagne et le Royaume Uni, et quasiment à égalité avec l'Allemagne.

Sur ce fond de décor, il est particulièrement intéressant d'étudier l'évolution des tendances de la TV en termes de contenu, telle que la fournit Nota (New On The Air) service en ligne de détection et d'analyse des nouveaux programmes dans 10 pays majeurs : USA, Royaume Uni, France, Allemagne, Pays-Bas etc... L'étude Nota couvre désormais une période de plus de 10 ans (1997-2008) assez longue pour permettre de tirer des conclusions.

Avant et après « Big Brother »

Une évidence s'impose : il y a un « avant » et un « après » la télé réalité. Elle prend le pouvoir au cours de la saison 1999/2000, avec l'entrée en scène fracassante de « Big Brother » qui chasse la fiction d'un grand nombre de grilles de programme. Et la télé réalité, c'est la revanche des gens ordinaires sur les héros de roman ; le citoyen lambda devient (ou est censé devenir) aussi intéressant que les personnages imaginaires, avec pour conséquence inévitable un effacement progressif des frontières entre les uns et les autres. Bref c'est la réalité qui devient roman. Mais une réalité revisitée, orchestrée, finalement aussi fictive peut-être que la fiction.

Il faut y voir de plus près.

Durant « l'avant Big Brother », les fictions continuent de recueillir tous les lauriers d'audience, avec une inflexion particulière en direction des femmes, qui s'imposent à l'écran. En 1997-98, trois séries performent, notamment la série allemande « le Clown » que diffuse M6, mettant en scène un vengeur classique qui a décidé de se faire justice en empruntant le masque d'un clown après s'être fait passer pour mort. Rien de nouveau sous les projecteurs. En revanche, aux Etats-Unis, la série « Ally Mc Beal », également diffusée en France sur M6, rompt avec un certain nombre de tabous puisqu'elle a pour personnages les membres majoritairement féminins d'un team d'avocats de Boston et comme décor favori - pour les scènes hors tribunal - les toilettes mixtes du cabinet d'avocats, siège de confessions plus torrides les unes que les autres. Enfin, « Sex and City » toujours sur M6, fait jouer à l'un de ses personnages le rôle encore assez inédit pour l'époque d'une « tombeuse » qui drague les hommes, les met dans son lit, et se garde bien d'entretenir avec eux d'autres relations que celles du sexe.

Des cobayes humains

A partir de là, tout évolue. Les fictions ne disparaissent certes pas et continuent de fournir un tiers des programmes. Mais le divertissement, sous l'impulsion de la télé réalité, occupe une place grandissante, tant à travers les mises en spectacle de la vie, que s'agissant des divertissements de toute nature (jeux, quizz etc).

Le premier grand ressort de ce qu'il est convenu d'appeler la télé-réalité est l'expérimentation, inévitablement doublée d'une mise à l'épreuve et/ou d'une compétition. On place les cobayes humains volontaires dans une situation hors norme et on observe leurs réactions. Dans « Expédition Robinson » adapté par TF1 sous le titre « Les aventuriers de Koh-lanta », 16 candidats sont (soi-disant) livrés à eux-mêmes et doivent rééditer l'aventure de Robinson, à ceci près qu'ils se trouvent répartis en deux équipes rivales et sont éliminés un par un jusqu'à la finale, qui couronne le vainqueur d'un laurier de .... 100.000 euros. C'est Daniel Defoe revisité par la loterie nationale.

Who wants to be a millionaire. « Qui veut gagner des millions », diffusé en France depuis 2000 et présenté dès le début par Jean-Pierre Foucault, est bien autre chose, et bien davantage, que le jeu fondé sur un QCM de culture générale sous les couleurs duquel il s'affiche. C'est une course sado-masochiste à l'argent, organisée avec un grand raffinement, sous la conduite d'un animateur de talent qui joue avec les nerfs des candidats comme un gros chat patelin face à une souris. Le « grand frère » est déjà là.

La télé-réalité prend le pouvoir

Mais le voici tel qu'en lui-même, ce Big Brother lancé en 1999, aux Pays Bas avant d'être adapté sur M6 (Loft Story puis « Les colocataires ») et ensuite sur TF1 (Secret Story). C'est lui qui signe l'avènement de la télé-réalité. En fait, il s'agit de placer en laboratoire, c'est à dire un appartement truffé de caméras, des rats humains que le public épris de voyeurisme va observer, filmés 24 heures sur 24 dans tous les avatars de leur intimité la plus triviale. Les personnages du jeu ainsi placés sous le regard d'un public invisible, lui, jouent consciemment ou non à aller jusqu'aux limites extrêmes de l'exhibition et de la vulgarité. C'est l'animal humain, tel qu'en lui-même l'oeil de la caméra le transforme. Certains moralistes parleront de télé-poubelle.

« 1900 House » (Royaume Uni, Chanel 4, 1999) et « Castaway 2000 » (Royaume Uni, BBC, 2000) sont deux  essais de voyage dans le temps. Le premier tend à reconstituer la vie d'une famille en 1940 en Angleterre, sous le Blitz et le rationnement. Le second place un groupe d'adultes (28) et d'enfants (8) en situation de reconstituer la civilisation, sur une île d'où toute trace de vie humaine a disparu depuis les années 60. Tentatives intéressantes mais bien sûr sans aucune portée scientifique, et qui là encore relèvent uniquement de la performance. Comment ne pas contaminer le passé, quand on tente de le revivre, de son propre vécu antérieur ?


Télé-réalité et vie quotidienne

Nouvelle étape marquante : en 2000-2001 la télé réalité, qui semble avoir épuisé les joies de la performance en laboratoire, s'empare de la vie quotidienne avec « Friend for Dinner » (Royaume Uni BBC2, 2000), « Wife Swap » (« On a échangé nos mamans »), et « Confessions intimes » (TF1 2001). Préparer un dîner avec l'aide de grands chefs britanniques, mettre les parents (et les enfants) en situation de confronter leurs vécus de couple et d'éducateurs avec celui d'une autre famille, voire utiliser à l'état brut les confidences de personnes aux prises avec les tourments de la vie peut sembler une démarche relativement paisible. Faux ! Changer de mère (et donc d'enfants, mais aussi de conjoint) renvoie, fût-ce pendant une semaine, à des fantasmes qui ne sont pas forcément innocents. Et les confessions sous le regard de la caméra, remarque avec justesse Amandine Cassi de Médiamétrie, tournent à des « agissements....exacerbés (parfois caricaturaux) en raison de cette même caméra ».

10 ans de succès : les programmes stars

  • 1997/1998 : Le Clown, Ally Mc Beal, Sex and City
  • 1999/2000 : Loft Story, Secret Story
  • 2000 : Qui veut gagner des millions ?
  • 2000/2001 : On a échangés nos mamans, Fear Factor, Star Academy, Le maillon faible
  • 2001 : 24 heures chrono
  • 2003/2004 : Super nany, Le Camp des fortes têtes
  • 2004/2005 : Lost, Desperate Housewives
  • 2007 : Etes vous plus fort qu'un élève de 10 ans

 



Sade, Freud et l'enfant

Comme il fallait s'y attendre, la course à l'extrême ne s'interrompt pas pour autant. Avec le jeu « The weakest link » de la BBC2 (« Le maillon faible » sur TF1) le mécanisme sadomasochiste atteint ses perfections. C'est l'animatrice qui endosse le personnage - au figuré - de la « maîtresse » bardée de cuir et armée d'un fouet, prenant plaisir à réfrigérer, bousculer, voire humilier les candidats. Quand à ces derniers, ils sont condamnés à subir toutes les rebuffades, mais invités à éliminer eux-mêmes celui ou celle d'entre eux qu'ils ont repéré(e) comme le (la) plus faible pour le groupe et le (la) plus dangereu(se)x pour eux, avec au final une « récompense » potentielle de 50.000 euros. Ce soir, Sade dîne chez Freud.

Il y a mieux. « Fear factor » (USA NBC, 2001, adapté sur TF1), invite les candidats à jouer avec leurs peurs et leurs phobies, en sautant à l'élastique, en plongeant, escaladant, défiant le vide, mais aussi en ingurgitant des mets aussi choisis (et crus) qu'une vessie de mouton, un testicule de taureau, un oeil de bovin ou de la cervelle de porc. T'es pas cap ! en somme. Et 10.000 euros pour le vainqueur. Le retour à l'enfance est complet.

Arrive « Starmaker » (Pays Bas, Veronica, 2001) adapté par TF1 sous le nom de « Star Academy », et qui après tant de perversions fait figure d'un divertissement de bonnes soeurs. Les mécanismes de compétition et d'autorité sont toujours là, mais babillés d'une mise en situation pédagogique et culturelle qui les rend plus vraisemblables, et moins cruels en apparence. Et paradoxalement cette télé réalité fondée sur le spectacle s'approche davantage du réel que les autres. Après tout, ce qu'on demande ici aux candidats est de rivaliser de talent, comme dans tout concours - un talent que le téléspectateur est libre de mesurer à son aune. Cela n'exclut ni le stress, ni le sentiment d'injustice, mais c'est tout de même plus agréable que de voir un concurrent gober un oeil de veau.

Heureusement Jack Bauer est là

Le 11 septembre 2001, l'orgueil américain s'écroule avec les deux tours du World Trade Center. Providentiellement  « 24 » (USA Fox sept, 2001) diffusé par Canal+ et TF1 sous le titre « 24 heures chrono » apparaît presque en même temps sur les écrans, à point nommé pour réaffirmer les valeurs américaines. C'est le retour de la fiction, mais une fiction dont le sujet est emprunté à une histoire très contemporaine puisque le héros Jack Bauer est un homme de la cellule anti-terroriste de Los Angeles, confronté à des situations extrêmes et sous la contrainte inexorable du temps de la tragédie, symbolisé par un bruitage lancinant. Ici on peut dire que les deux éléments du thème « télé-réalité » se distendent au maximum : c'est terriblement « télé » et c'est broché sur une « réalité » terrible.

Peu à peu, le calme revient, mais à l'évidence le monde anglo-saxon, après la période débridée de la télé-réalité, a besoin de retourner à ses référents traditionnels. Aussi la saison 2003-2004 voit-elle l'émergence de la télévision coaching. On va coacher mais aussi enseigner. A des adolescents en thérapie, le moyen de trouver en soi les ressources qu'il faut pour préparer leur avenir, avec « Brat camp », Royaume Uni Channel 4, 2004, adapté par M6 sous le titre « Le camp des fortes têtes ». A des parents en difficulté, le secret de l'autorité éducative avec « Supernany » Royaume Uni, Channel 3, 2004, adapté par M6.


La peau des hommes

En somme, la télévision coaching ne cherche plus à jouer, comme faisait la télé-réalité, avec les fantasmes ou les peurs de l'individu, ni à le manipuler secrètement : elle le transforme sous le regard des téléspectateurs, affirmant ainsi que tout est possible quand on veut - il suffit de trouver le bon thérapeute, le bon pédagogue .... ou le bon chirurgien. Car « Extrême Makeover » (USA ABC, 2002) fait assister son public à la plus soudaine des transformations : celle que permet la chirurgie esthétique. Cette fois, on joue avec la peau des hommes et des femmes ; on inscrit dans leur chair la métamorphose qui leur permettra d'accéder à un modèle normé selon les règles de l'american way of life. Version atténuée mais tout aussi radicale : « Home édition » où c'est l'appartement d'une famille méritante qui est lifté, remodelé en deux temps trois mouvements, par une équipe d'architectes, de charpentiers et de décorateurs.

L'avant dernière étape en date, se déroule en 2004-2005. C'est d'abord le retour de la fiction avec « Lost », diffusé sur TF1, qui met en scène les rescapés d'un crash sur une île déserte, mystérieuse et perdue au fin fond du Pacifique. Thème : comment on survit à un drame qui a coupé toutes vos racines, et comment, dans une situation de solitude partagée s'affrontent des personnages tous chargés d'un passé que révèlent différents flashes-back ; comment enfin le fantastique intervient dans la destinée humaine. Fiction et mythologie, ou le retour aux contes qui enchantaient les générations précédentes.

L'hybridation

« Desperate Housewives », autre fiction diffusée sur Canal+ et sur M6, est le fruit d'une démarche marketing bien connue : celle qui consiste à concevoir un « hybride » à partir de deux produits performants. C'est d'une part le quotidien mouvementé de quatre femmes appartenant à la middle class, dans la banlieue clean américaine : histoires de couples, d'enfants, de sexe, de travail, de solitude ; petits soucis et grands malheurs de la vie quotidienne. C'est d'autre part, l'intervention caractérisée du fantastique à travers les commentaires qu'une morte, amie des quatre personnages principaux, qui s'est suicidée pour des raisons mystérieuses, envoie depuis l'au-delà. Tout cela sous le signe d'un humour décapant, avec comme support une intrigue policière. Bref une tragi-socio-comédie policière. Intéressant.

Le dernier volet de cette réconciliation avec les normes créatives d'avant la révolution Big Brother est le retour des activités ludiques : des jeux accrochés à des concepts misant sur des valeurs positives et sur l'humour. « Etes-vous plus fort qu'un élève de 10 ans » sur M6, adapté de « Are you smarter than a 5 th grader ? » USA Fox, 2007, invite les candidats à affronter des questions extraits des manuels des classes primaires, avec l'aide d'enfants de 9 à 11 ans. Et « Sing.a.long » Suède TV3, 2006, est un gentil quiz musical illustré par des célébrités suédoises de la chanson qu'on invite à interpréter des tubes à la manière de quelqu'un d'autre - un tube de Madona interprété façon Edit Piaf, par exemple. Atmosphère de fin de repas de communion. La boucle est bouclée.

La télévision éponge

En guise de conclusion

1) La majeure partie des programmes qui ont marqué l'histoire récente de la télévision, par leur caractère de novation et les audiences qu'ils ont obtenues sont d'origine anglo-saxonne. En un temps où l'agora politique débat de l'atlantisme militaire, il est intéressant de rappeler que l'atlantisme des programmes est un fait depuis longtemps acquis.

2) L'évènement le plus marquant de la décennie 1997-2007 est l'intrusion massive qu'a faite la télévision - cette télévision-là - dans un domaine autrefois réservé : l'intimité de l'individu, ses rêves, ses traumas, sa sexualité, ses pulsions. Ce faisant, la TV a procédé à un basculement décisif des rôles, le téléspectateur étant convié à assister désormais à des émissions dont il est, lui ou son frère, à la fois le sujet et l'acteur. Avec pour corollaire la suppression annoncée de la médiation du comédien, annoncée mais pas forcément réelle car d'une part, l'amateur a tendance à devenir professionnel (voir les revendications salariales des participants à « L'île de la tentation ») ; d'autre part, les dés sont obligatoirement pipés par la mise en spectacle inévitable et par l'intrusion constante de l'argent comme moteur. C'est à cet égard qu'il est légitime de parler de manipulation.

3) Le plus intéressant peut-être dans cette longue période de télé-réalité est le fait que scénaristes et producteurs aient cultivé l'ambition de travailler en pleine pâte humaine, faisant ainsi accéder la télévision à des fonctions et des rôles qu'elle n'exerçait pas jusque là ou qu'elle n'exerçait qu'indirectement : responsable de laboratoire comportemental, psychanalyste, médecin, éducateur, coach, animateur de psychodrames etc... En somme, la grande invasion non seulement du moi mais aussi du ça.

4) Si le 11 septembre a marqué un arrêt manifeste du phénomène télé-réalité, et un retour aux anciennes normes du spectacle, c'est à la fois en vertu d'un phénomène de balancier bien connu mais aussi parce qu'il était urgent de remettre en place les valeurs américaines, a fortiori sous le règne de George Bush. Ce qui nous renvoie à la fois à l'atlantisme culturel et à l'évidence des manipulations de la télévision. Le petit écran épouse décidément toutes les inflexions de l'époque. En fait ce n'est pas un écran, c'est une éponge.

Jean Mauduit

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Amandine Cassi - acassi@eurodatatv.com